A PROPOS DE MON TRAVAIL

C’est à travers l’expression photographique de mon père que j’ai appris à voir. Mon travail avec les granits ou diabase noire me rapproche de sa photographie noire et blanche, de mon enfance; la lumière qui glisse sur les formes, l’arrête qui coupe la lumière pour assombrir le plan suivant et offrir ces différentes intensités de gris jusqu’au noir. De même qu’une photographie se construit (apprécier la lumière, étudier le sujet, en comprendre sa composition) la sculpture, c’est du dessin, du volume dans l’espace. Je suis un sculpteur du monumental, mais ce sont dans les petites sculptures et le dessin que je cherche et trouve.

J’aime partir en carrières pour trouver mes blocs, ce sont des mondes
fantastiques, certaines sont de véritables cathédrales. Qu’elles se trouvent en Bretagne, en Suède (pour la diabase noire) ou partout ailleurs sur le globe, c’est un univers envoutant, prenant; le merveilleux des blocs, des volumes, de la matière… Là, tout est possible, la réalité devient irréelle, l’irréalité devient réalité.

Aux silences, aux musiques de la nature, succède le bruit assourdissant de l’activité; les engins qui remontent des blocs pouvant peser plus de 20 tonnes, les marteaux piqueurs, les explosions à la poudre noire pour ouvrir les brèches dans le front de carrière et qui font rebondir avec insistance les fracas qui se répondent d’une paroi à l’autre.
Le poids, le volume, la masse… Que ce soit pour une pièce intimiste ou
monumentale, la manutention du moindre bloc a une importance primordiale. L’équilibre visuel d’une sculpture est particulièrement important pour elle-même mais aussi pour son transport et son installation. Sans la capacité à juger de cet équilibre, la manutention est totalement impossible. Cela fait partie de mon travail de sculpteur. Qu’il s’agisse de l’utilisation d’un manche de balai en bois pour déplacer une sculpture en la faisant rouler, d’un pied-de-biche, d’un cric, d’un palan pour la lever ou d’une grue pouvant déplacer plusieurs dizaines de tonnes, la réflexion, la communication et le calme sont une nécessité absolue.
L’improvisation est source de danger. Une sculpture qui heurte un obstacle dur, c’est le bris assuré. Je possède mes techniques (dégrossissage, taille, polissage, etc…) et je peux donc m’en détacher totalement, je n’ai plus besoin de me poser de questions superflues, c’est le cheminement normal d’un sculpteur.

J’aime le granit puisqu’il me résiste. Mon travail est une rude confrontation physique avec la matière. Les granits sont très durs, profonds, puissants. Le moindre relief accroche la lumière. D’où la nécessité d’épurer, d’aller à l’essentiel sans exagérer le relief.

J’aime la rigueur qui corrige l’émotion.

Les granits se prêtent merveilleusement bien au travail de la matière. La majeure partie de mes réalisations sont un prétexte à cela. D’où le contraste entre lamatière brute et les volumes adoucis faisant ressortir toute la puissance, la force et la sensualité que je souhaite traduire à travers mes sculptures. Ces fabuleuses matières offrent de grandes possibilités d’expression et de lisibilité.

Je suis un sculpteur qui a besoin d’évoluer, de tenter. La sculpture, telle que je la pratique, demande un temps de réalisation important, des moyens techniques et financiers conséquents. Le rythme est donc plutôt lent et me convient dans la réflexion et l’acquisition de la maturité au fil des années.
Il peut m’arriver parfois de me confronter très rapidement à un bloc parce que son volume, sa forme, m’appellent dans l’urgence. L’histoire de chacune de mes sculptures a pour origine la découverte du bloc, les croquis préparatoires, la réflexion souvent nocturne. Tout cela n’a pas forcément un ordre établi.
La sculpture détermine le choix du bloc. Il faut savoir se laisser guider.
Le choix du bloc fait évoluer la sculpture. Il faut savoir se laisser guider.
Il faut savoir aussi se laisser guider par les hasards de la matière et parfois laisser faire.
Ma sculpture réclame une économie de gestes. Je dois toujours avoir à l’esprit la simplicité, il ne faut ni galvauder ni trahir la matière.

Pour les surfaces brutes, il faut que le geste soit fort et précis, de façon à ne pas être obligé de le répéter, et ainsi perdre, par des traces d’outils, la puissance et la beauté de la matière. Il faut beaucoup de maîtrise et d’assurance. De ce travail dépend le réjouissement de la lumière qui vient animer la matière brute, lui donnant soudain toute sa profondeur et sa puissance. Pour les surfaces polies, le travail préparatoire primordial, qui consiste à tendre les formes, révèle le passage de la lumière d’un volume à l’autre, irisation ou ombres régulières… La forme se juge avec les mains, vous sentez sous les doigts toutes les imperfections du volume. Le polissage n’est que le passage successif méthodique d’abrasifs de plus en plus fins. Ce temps long nécessaire permet la réflexion.
Ma sculpture est très tactile, elle ne se regarde pas qu’avec les yeux, mais aussi avec les mains.