Écrits

Jaqueline Kelen

Seul le geste héroïque meut l’artiste, le sculpteur particulièrement. Et c’est moins
par le « dur désir de durer », dont parle le poète Eluard, que par nécessité de s’affronter, jour après jour, avec patience et ténacité, de tout son corps, à la matière dure et dense, au réel qui résiste, à l’opacité ou à la profondeur du monde.
Depuis plus de trente-cinq ans qu’il taille le granit et la diabase, Eric Théret insiste moins sur ce travail de Titan que sur l’exercice solitaire, altier, que représente la sculpture vécue comme une ascèse : en déchirant un bloc comme à mains nues, en imprimant sa trace sur une matière presque impénétrable, l’artiste s’affronte à lui-même, se limant, se dépouillant, mais avec bonheur.
Et pourtant, s’il n’a pas la prétention d’œuvrer pour l’éternité, Eric Théret a le goût du monumental, telles ces colonnes qui se dressent face au ciel ; et les empreintes du corps passant, un instant posé sur la pierre dure, demeurent ineffaçables, comme ce galet énorme, serré dans un poing d’homme, et qui garde trace de l’étreinte fabuleuse.
C’est aussi que toute pierre, lisse ou granuleuse, appelle la caresse et veut la
conserver. Tailler la pierre rebelle tient du corps à corps amoureux : à force de volonté et de belle énergie, et par la grâce du geste juste, la matière qui résiste devient matière qui chante. Ou peut-être que la sculpture est de la musique pétrifiée…
Et il faut nourrir en soi grande violence et joie entêtée pour un jour s’accorder à la sagesse minérale, pour parvenir au calme et au profond des choses dénudées.



Un présent vivant pour toujours

Jean-Luc Chalumeau

Eric Théret est de ces sculpteurs, pas si nombreux aujourd’hui, qui travaillent la pierre en faisant mentir un propos hasardeux de Jean-Paul Sartre (dans Situations III) selon lequel « l’éternité de la pierre est synonyme d’inertie : c’est un présent figé pour toujours. » Les œuvres de Théret sont tout ce que l’on veut, mais pas inertes. Cet artiste internationalement reconnu, qui a notamment reçu en 2016 le Grand Prix de la créativité décerné par l’institut national chinois de la sculpture (Shangaï) a le don d’infuser de la vie au granit noir d’Inde ou d’Afrique
du Sud, de métamorphoser la diabase de Suède. Ecoutons-le : « la sculpture,
c’est du dessin, c’est aussi le volume dans l’espace. Ce sont des fondamentaux de la sculpture et de l’architecture. Je suis un sculpteur du monumental, mais ce sont dans les petites sculptures et le dessin que l’on cherche et trouve. Je pars en carrières pour trouver mes blocs, ce sont des mondes fantastiques… Certaines sont de véritables cathédrales. Qu’elles se trouvent en Bretagne, en Suède pour la Diabase noire, ou partout ailleurs sur le globe… Un univers envoûtant… Le merveilleux des blocs, des volumes, de la matière… Là, tout est possible, la réalité devient irréelle. L’irréalité devient réalité… ». Déjà dans la carrière, Théret a éprouvé le potentiel dynamique des blocs qu’il a choisi. Sous son ciseau, va advenir un présent vivant pour toujours.


Esquisse de regard chinois sur l’œuvre d’Eric Théret

Yolaine Escande

L’œuvre d’Eric Théret attire nécessairement et porte un sens profond pour un œil de culture chinoise. Par leur truchement, leur auteur instaure un dialogue concret et efficace entre les cultures et il parvient à nous faire percevoir combien le langage de l’art peut transcender les différences et incompréhensions culturelles pour, plus fondamentalement, permettre à chacun d’y trouver un accès selon ses propres capacités et sa sensibilité, mais aussi nous ouvrir à toutes les dimensions de la création artistique.

Le shanshui
Avec le granit ou la diabase, matières qu’ Eric Théret affectionne tout particulièrement, d’emblée, c’est la montagne qui s’impose. Le rocher extrait de la montagne dont il conserve la massivité, la puissance et la rudesse, est intrinsèquement lié à la force tellurique issue du cosmos, ainsi que se plaisent à l’imaginer les Chinois. Or selon leurs croyances dans lesquelles le monde est en perpétuelles mutations, la montagne est la
source de la vie, c’est d’elle que s’écoule l’eau nourricière et c’est en elle que se manifestent les transformations cosmiques les plus vigoureuses, tremblements de terre, orages, changements des saisons, etc.
En chinois, le paysage littéraire et pictural se dit shanshui, « montagne et eau » ; la même expression désigne la « culture du paysage » qui est si prégnante en Chine qu’elle rythme tous les moments importants de la vie et apparaît même sur les billets de banque.
La sculpture d’ Eric Théret le Pont en deux parts (1999) correspond parfaitement à l’image du paysage chinois, avec ses deux pics en arête figurant des sommets pour balustrade au-dessus d’une voûte plongeant dans l’eau tranquille d’un lac : la verticalité yang de la montagne s’unit à l’horizontalité yin de l’eau pour constituer par analogie un tout cosmogonique. Installé dans le Yuzi paradise, fondé en 1998 et ouvert au public en 2003, ce parc international de sculptures en Chine qui concentre les œuvres des plus grands artistes sculpteurs contemporains, dont Eric Théret, le Pont en deux parts semble s’intégrer à un jardin chinois.
On retrouve cette dualité yin-yang dans le Passage in & off installé à Yiwu (Zhejiang, Chine) et récompensé d’un grand prix de la créativité par l’Institut national chinois de la sculpture. Le seul fait que la voûte soit placée sur une surface horizontale suggère un pont au-dessus d’une rivière et par conséquent le tout cosmique.
Il en est de même pour les Vagues de rêves ou le Cercle de la vie : ces œuvres rendent compte de la dualité de la vie en la mettant en scène dans un « paysage » tel que l’entendent les Chinois. Le souple et le poli, suggérés par la forme en vague et l’aspect parfaitement lisse d’un côté des œuvres, est compensé et complété par la rudesse et le grain du côté non poli ; les deux entités opposées et complémentaires du yin et du yang sont ainsi convoquées et suggèrent encore les « montagnes et eaux ». Le creux en forme d’arche du In et le plein rappelant des stèles du Off participent de cette construction. On imagine le travail d’un titan parvenant à découper la matière la plus dure qui soit comme s’il s’agissait de cire tendre et à en extraire la moelle pour la poser délicatement à côté. Or la succession de ces stèles rappelle celle que l’on trouve dans tous les « musées de stèles » comme à la Forêt des stèles de Xi’an, avec la différence que celles que dressent les Chinois, le plus souvent aussi en granite, sont couvertes d’inscriptions, élégies, épitaphes et textes officiels, tels des livres ouverts. Or c’est précisément un livre ouvert revêtu d’écritures de toutes époques et de tous horizons qu’Eric Théret a conçu et installé à Créteil, le Livre de la vie, dans le lycée Gutenberg, en hommage au grand inventeur.

L’empreinte
Si Eric Théret a cherché à tâtons pendant de longues années sa propre voie dans ce qu’il qualifie d’« empreintes », n’est-ce pas qu’il tentait d’inventer sa propre écriture ? Par exemple dans Empreinte, Etreinte – Prise, l’Oreiller, les Colonnes des stylites, les empreintes suggèrent un parcours imaginaire que le regard doit reconstituer. Le spectateur lit et touche ces traces qu’il relie entre elles et à partir desquelles il donne sens.
D’une façon analogue, l’écriture chinoise serait née de la « lecture » inouïe de personnages mythiques qui auraient su déduire de l’agencement des constellations (le ciel) et des traces d’animaux sur le sol (la terre) les wen, première forme d’écriture. C’est sans doute ce qui explique que les « nervures » ou les « empreintes » (ji) calligraphiques, picturales ou poétiques soient considérées en Chine comme partageant une origine commune, à la rencontre entre l’être humain et les forces de l’univers. C’est d’ailleurs sous la dénomination de « traces » (ji) que les peintures ou calligraphies sont
conservées. De même, les inscriptions sur pierre gravées à même les paysages et rochers sont qualifiées de « traces » ou d’« empreintes ». Elles rendent visible à tous le sens qu’ont su lui donner des artistes, considérés comme des sages. Pourtant, même si le rocher semble éternel et indestructible, il est aussi la marque de l’impermanence, de ces changements perpétuels qui nous enseignent qu’il ne sert à rien
de s’attacher. Malgré leur aspect inébranlable, les sculptures monumentales d’Eric Théret nous confrontent au passage et à l’usure du temps, perceptible dans la partie non polie de ses œuvres, et notamment dans Passage in & off. Il se dégage de ces stèles en creux et en plein à la fois force et fragilité qui nous font prendre conscience de notre place dans le monde.
Dès lors, il est compréhensible que l’œuvre d’Eric Théret ait été récompensée à plusieurs reprises en Chine, notamment au concours de sculptures monumentales de Shanghai Le Cercle de la Vie et qu’il soit régulièrement invité à participer à de tels événements. Ses œuvres paraissent d’emblée lisibles aux yeux des Chinois et proches
de leurs croyances et codes visuels. Par leur puissance, leur force tellurique, par la finesse et la délicatesse de leur traitement, elles appellent au dialogue et au contact aussi bien en esprit que par le toucher et interrogent sur notre présence au monde.